Salut à tous chers Bttciens,

Que vous ayez suivi l’épopée ou non, j’ai la joie de vous annoncer que j’ai maintenant effectué mon stage de Forge-Coutellerie. Et que j’ai ramené mon propre couteau. 

Si vous n’aviez pas suivi, il y a un an et demi (le jour de mes 25 ans), mes amis (et Clémentine) ont eu l’idée géniale de m’offrir un bon pour un stage en forge-coutellerie. Après des mois d’hésitations (voir l’épisode 1 de l’épopée), j’ai fini par trouver un forgeron avec qui il me ferait plaisir de m’initier à la chose (voir l’épisode 2 de l’épopée (et pas « 50 nuances de grey », cela n’a RIEN A VOIR).

Et bien voici le moment que vous attendiez tous (oui parce que j’ai fait le stage il y a un mois déjà) : mon retour d’expérience. C’était bien, c’était dur ?? Vous saurez tout très bientôt, et vous allez même en apprendre beaucoup sur le déroulement de la chose car j’ai pris beaucoup de notes (poussé au cul par Laurent ^^) et j’ai filmé énormément d’étapes.

On va donc procéder comme ceci :

  1. En premier lieu, je vais vous dire comment ça s’est passé, ce que j’en ai pensé, ce qui m’a plu, déplu …
  2. Quelques explications pour bien comprendre la suite.
  3. Ensuite, je vais vous décrire assez précisément toutes les étapes de la forge à la lame, le tout agrémenté de passages de ma vidéo sur le stage qui est dispo sur YouTube.

Mon retour d’expérience :

Voilà comment s’est passé le weekend, j’ai dormi chez Laurent du samedi au dimanche et pris tous mes repas avec lui et sa femme. Nous avons passé la première journée à la forge pour réaliser la lame (les étapes sont détaillées dans la deuxième partie), et la deuxième journée était dédiée au manche (le matin) et aux finitions de la lame.

Durant ces deux jours, j’ai travaillé dans la forge de Laurent et réalisé toutes les étapes de mon couteau, je n’en ai filmé que peu quand je travaillais car c’est moins facile à comprendre quand c’est moi qui le fait. Laurent a réalisé en parallèle une deuxième lame, si jamais il devait y avoir un accident avec la mienne (ce qui n’a pas été le cas heureusement).

Étant également Prof (combattant médiéval, acteur et musicien …), Laurent en a profité pour m’expliquer de très nombreuses choses sur la forge et notamment les réactions du métal aux traitements thermiques. Chose que je vais essayer de vous retranscrire de manière concise.

Alors qu’est-ce que j’en ai pensé? Et bien c’était super, Laurent est très pédagogue et c’est donc très rapidement que l’on rentre dans l’action, ce qui est très sympa, et si les périodes de prise de notes me semblaient un peu casser le rythme, je suis vraiment content de les avoir maintenant (ne serait-ce que pour me rappeler du mot Austénite, ou martensite (qui me fait plus penser à un nom de poisson)). Je suis vraiment content du résultat obtenu et je repars vraiment avec le sentiment que j’ai tout fait.

Le petit détail gênant pour moi c’est que j’ai pratiqué sur une forge au gaz, ce qui fonctionne très bien, mais qui est quand même beaucoup moins sexy et artisanal. À refaire, je chercherai une forge au charbon (ce que Laurent a, mais qui n’était pas utilisable à ce moment, pas de bol).

En bref, un super stage qui me fait déjà de super souvenirs.

Quelques explications pour bien comprendre la suite

Pour comprendre comment l’acier va réagir, il faut connaître quelques notions sur le métal, sa composition et sa réaction à la chaleur (puisque c’est ça que l’on va utiliser).

Austénite

Pour cela, le point principal c’est l‘austénite. En gros ça veux dire beaucoup de chose en physique des matériaux, mais dans le cas qui nous intéresse (la forge d’une barre d’acier), c’est un état de l’acier où le carbone et le fer se séparent et où l’acier perd de sa solidité (il devient malléable). Visuellement, il en résulte que les fibres de l’acier sont épaisses. On obtient donc un acier facile à travailler, mais qui ne peut pas être utilisé en coutellerie tel quel. Il faut procéder à des traitements thermiques pour lui donner les propriétés physiques nécessaires (dureté notamment, car sinon, on ne pourra même pas l’aiguiser).

On obtient cet état d’austénite en chauffant l’acier au-dessus d’une température qui l’on peut déterminer par son taux de carbone.

Voici un petit graphique (fourni par Laurent) qui montre l’évolution de cette limite austénite en fonction du taux de carbone de l’acier.

Dans notre cas (Acier feuilleté, ou Damas), on va se baser sur la valeur la plus haute de toutes nos couches d’acier pour être sûr que tout notre méplat est dans cet état.

Les températures de travail :

Si vous avez bien lu le paragraphe sur l’austénite, vous avez capté la notion de fibres dans l’acier. Ces fibres (et surtout leurs tailles) va déterminer les propriétés de notre acier. Lorsque nous chauffons l’acier, elles vont avoir tendance à grossir, tandis qu’un refroidissement les resserrera. La vitesse de ce refroidissement va déterminer à quel point nous allons resserrer l’acier. En schématisant, on peut se dire qu’un acier à grosses fibres sera plutôt malléable tandis qu’un acier à fibres très fines sera très cassant. On va donc aller chercher via les traitements thermiques, des caractéristiques précises en terme de dureté et de malléabilité.

Ceci sera expliqué dans le chapitre sur les traitements thermiques, mais voici déjà un schéma (fourni par Laurent) présentant les différentes températures de travail que nous avons réalisé pour obtenir un acier utilisable pour un couteau de poche.

Pour estimer facilement les températures de l’acier, le plus simple reste son code couleur qui permet de se repérer à quelques degrés près.

Voici un guide pour comprendre les couleurs (qui ne s’applique qu’avant l’opération de trempe, car après, les couleurs changent).

Et enfin, un petit schéma expliquant les différentes parties d’un couteau, dont les termes seront ensuite réutilisés dans l’article.

Les étapes de la forge à la lame

Pour cette partie je vais tenter de mon mieux de vous expliquer par quelles étapes on passe pour passer d’un morceau d’acier à une lame.

Vous avez le choix entre regarder la vidéo en entier (qui est assez peu explicative mais plus rapide) ou lire ce qui suit avec les passages de vidéo sélectionnés.

Tout d’abord la vidéo en entier :

 Première étape : Le Gros Oeuvre

Nous partons d’une barre d’acier déjà préparée (car en deux jours, on ne peut pas tout faire), le but de cette étape et de donner une épaisseur correcte au méplat (la barre d’acier). On va aussi sortir la pointe du couteau en déformant un coin du méplat. Cette action va faire grossir le méplat, on doit donc toujours revenir le marteler pour garder la bonne épaisseur.

Ceci est un méplat, dessiné par mes soins.

On va travailler à des températures très hautes (entre 900 et 1100°c) pour que le métal soit très malléable, on est donc en T° d’austénite.

À la fin du gros oeuvre, on se retrouve avec cette forme, un méplat avec la pointe sortie.

Deuxième étape : Le Moyen Oeuvre

Pendant le moyen oeuvre, on va réellement donner la forme générale de la lame. Dans cette étape, on va venir frapper sur le côté long (dans notre modèle de couteau) du méplat pour créer le début du tranchant. Le travail est assez long et la température est moins haute que pour le gros oeuvre. On travaille entre 700 et 900°C.

Le fait de frapper (énergiquement) sur un seul côté du méplat va affiner ce côté, mais aussi tordre le méplat vers le côté opposé.

Le méplat à la fin de la création de la lame.

Il va donc falloir terminer cette étape par ce que l’on appelle « contre-forger ». On va venir frapper (doucement cette fois-ci) sur la lame fraîchement formée pour redresser le dos du couteau.

Enfin, la dernière étape sera de couper le méplat à la bonne taille pour avoir uniquement la lame et le talon. On re-chauffe donc assez haut (1000°C environ) et on vient sur un trancher couper la lame. Il faudra ensuite travailler un peu le talon au marteau pour le rendre régulier.

La lame et le talon, seuls.

Les traitements thermiques : la normalisation et le recuit

Maintenant que le la lame a la forme que l’on désirait, on va lui faire subir de nombreux traitements thermiques pour qu’elle soit solide sans casser.
Pour l’instant, le métal est très mou, on verra ensuite lors des guillochages qu’il est très très malléable.

La « normalisation » est l’action de monter en température le métal plusieurs fois et de faire une descente rapide en température (sans atteindre la vitesse de la trempe) pour resserrer le grain du métal. On va effectuer cette étape 3 fois, à 3 températures dégressives. On va, en arrosant le métal, passer de 700° a 50°, puis de 650 à 50° puis de 600 à 50°.
Les températures sont dégressives, et la plus haute ne doit pas entrer en domaine austénite.

Une fois la normalisation effectuée, on va procéder à un « recuit ». Remonter le métal à 900° environ (sous l’austénite) et le laisser redescendre très lentement (soit dans le four éteint, soit dans de la cendre…) afin de « calmer » le métal. Cela va lui permettre de redescendre en température doucement et donc de perdre en fragilité et gagner en homogénéité.

Les travaux de formation de la lame : émouture, perçage, guillochages.

Entre les traitements thermiques (les deux déjà effectués ; la trempe et les revenus finaux), on va pouvoir procéder à « l’émouture ». Ce qui va permettre de travailler sur un métal assez mou et donc gagner du temps.

Voici les lames sorties de la forge.

Voici la lame après la première émouture.

L’émouture a pour but d’affiner le tranchant et de donner la forme «grossière» définitive à la lame.
On va faire l’émouture à la meuleuse puis au backstand (grains 40 – 80 – 180).
et donner le dessin final de la lame. C’est aussi à ce moment (avant l’émouture) que l’on peut faire des guillochages sur le dos de la lame.

On va également percer le trou de passage de l’axe de la lame, qui sera dans ce modèle de couteau, le seul lien entre le manche et la lame.

Enfin on viendra effectuer des guillochages sur le dos de la lame, ce qui a une importance capitale sur la dureté finale du couteau. Les guillochages doivent être absolument parfaits, sous peine de briser la structure interne de l’acier…

Non c’est juste pour faire joli, mais c’est intéressant de le faire pour une première fois, c’est la qu’on se rend compte à quel point le métal est mou à ce moment, une simple lime à métaux rentre dedans sans même forcer. Ce qui serait totalement impossible après la trempe. 

Les traitements thermiques : la trempe

La « trempe » et les « revenus » sont les derniers traitements thermiques que l’on va faire subir au couteau.  Elle va donner sa dureté au métal.
Le but est de monter le métal au plus haut sous la limite austénite et de descendre en flèche à la température de martensite finale (environ 200°C). Pour cela, on utilise un bain de liquide (soit de l’eau, mais les chances de faire une réaction trop violente et de casser la lame sont importantes ; soit, comme dans notre cas, de l’huile).
En sortie de trempe, la lame est extrêmement dure, mais cassante comme du verre. Comme c’est pas très pratique (surtout pour un couteau de poche destiné à être trimbalé), on va procéder à des revenus (monter à 300°C puis re-descente dans de l’eau), pour détendre le métal.

Les gros grains de l’acier, le rendant avant si malléable, sont maintenant resserrés au maximum et le métal est bien plus dur (impossible de guillocher maintenant, et le perçage serait bien plus long et complexe à ce moment).

À noter pour les revenus, une fois l’acier trempé l’échelle des couleurs change complètement il faut maintenant suivre la nouvelle. Et attention, les couleurs qui sont exprimées par le métal restent même après descente en température, il faudra ensuite les effacer au backstand. Vous allez donc vous retrouver avec une lame jaune et bleu le temps de ces opérations, ce qui est assez fun et déconcertant.

Jour 2 : Matin, préparation du manche

Pour le manche, on va passer dans le travail du bois, on partira d’un morceau de bois d’épaisseur d’environ 1 cm (pour notre modèle de couteau, qui a un manche en une pièce, et donc nécessairement épais). Dans notre cas, c’est du noyer qui est utilisé.

Après les dessins préliminaires, on va procéder à la découpe grossière à la scie à ruban (ou autre). Puis perçage du passage de l’axe.
On va faire le gros de la découpe à la meuleuse puis élargir le passage de lame à la lime (étape très très longue ^^).
Une fois la lame passante, on va de nouveau passer à la scie à ruban pour dégrossir la forme du manche, puis passer au backstand pour lui donner sa forme définitive (grains 40 – 80 – 180).
Finitions au papier de verre et à la pâte à polir sur un feutre (monté sur une perceuse). Une fois cela fait, le manche est terminé. Une fois monté, on lui passera une couche d’huile (olive ou autre) pour le nourrir et protéger la lame de l’oxydation.

Le manche terminé avec la lame en sortie de trempe. il est temps de la nettoyer.

Jour 2 : Après-midi : Finitions de la lame au Backstand

Pour la lame, on va réaliser les mêmes étapes que pour l’émouture au backstand en allant sur des grains de plus en plus fins (jusqu’à 1000 grits alors que l’on s’était arrêté à 180 au premier passage). On va donc nettoyer le talon, le dos et former le tranchant (il commence à être coupant vers 600-800 grits si l’angle est bon).

Ça va être principalement une histoire de patience, de gestion de la pression et de l’angle sur le backstand.

Jour 2 : Après-midi : Révélation du feuilleté (Damas) de la lame et montage final

Si vous connaissez un peu le damas (ou que vous avez juste vu les photos que je mets partout dans cet article) vous remarquez que cet acier a deux couleurs (ou plus). L’explication et la raison pour laquelle cela ne se voit pas avant l’étape de la révélation est la suivante :

Comme notre lame est constituée d’un feuilleté, plusieurs aciers sont collés les uns aux autres. Ces aciers ont des taux de carbone différents. Lors de la trempe de la lame dans un acide (perchlorure de fer dans notre cas), l’acide va ronger plus profondément les couches les plus carbonées et donc révéler une différence de couleur (ou même des gravures si on le laisse trop longtemps ^^).
Dans le cas présent, on va procéder à 3 bains, de 20 – 10 et 5 minutes, jusqu’à l’obtention de l’intensité souhaitée.

On va donc créer une différence entre toutes ces couches qui ont été soudées, martelées et formées ensemble en un tout, qui est notre lame. Ce qui est assez drôle c’est que cette réaction peut aussi s’obtenir avec un bain d’une nuit dans du café. Comme quoi l’acier, on en fait tout un plat mais c’est pas si résistant ^^.

Il ne nous reste plus qu’à monter la lame dans le manche avec un rivet de laiton et notre couteau est terminé.

 

Et voila, merci à tous d’avoir lu cet article, je vous recommande sans aucune hésitation de faire un de ces stages si la coutellerie ou la forge vous intéresse.

J’ai beaucoup apprécié l’accueil de Laurent et je vais donc vous mettre le lien de son site et vous le recommander chaudement si l’expérience vous tente.

Son site : http://warnan.e-monsite.com/ (vous trouverez même un petit témoignage de ma part si vous cherchez bien)

N’hésitez pas à partager l’article et à liker la vidéo youtube si ça vous a plu.

À très bientôt sur BackToTheClassics.

Marc

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Marc

Admin et auteur chez BackToTheClassics
Créateur et Auteur de BackToTheClassics.com,
Je suis à la recherche de choses a faire avec mes mains, amateur d'informatique, de musique, de bricolage, de cuisine et de bidouillages en tout genre.
J'aime beaucoup les lames (couteaux, rasoirs) et je m’intéresse beaucoup à la manière dont sont faites les choses (préparations, artisanat...).

Sinon professionnellement je suis consultant fonctionnel en Systèmes d'informations, et accessoirement, je suis guitariste, chanteur, et amateur de soirées entre amis.
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